Texte et mise en scène Eric Da Silva

Avec Xavier Tchili , Eric da Silva , Frédéric Fachéna ,  M’Bembo , Véronique Prune

Création sonore et vidéo: Stéphane Gombert

Création lumières : Julia Grand

CDN de Gennevilliers, La gare mondiale à Bergerac, le TNT-Manufacture de Chaussures à Bordeaux
Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels/ Revue Mouvement


Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

« Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

Comme des fourmis qu’on écartèle
Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

BRÈVE / NOTICE
Cruautés ordinaires
Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
Eric DA SILVA

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

« Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

Comme des fourmis qu’on écartèle
Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.
BRÈVE / NOTICE
Cruautés ordinaires
Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
Eric DA SILVA

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

« Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

Comme des fourmis qu’on écartèle
Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

Bruno Tackels
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 /
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La chronique théâtrale de Jean-Pierre Léonardini L’humanité

On s’emballe pour l’Emballage

Avec Stalingrad, Eric Da Silva et sa bande de l’Emballage Théâtre (Frédéric Fachéna, Véronique Prune, Mbembo, Tchili) frappent un grand coup (1). Cela fait diptyque avec la Demande en mariage, jouée en alternance, dont nous avions souligné, lors de sa création en 2002, la force de conviction et la forme insolite. Stalingrad, c’est l’histoire d’une bataille, certes, mais pas celle des livres d’histoire, celle qui se livre non loin du métro du même nom, dans une poche de ressac de ce quartier de Paris où clapote la Misère du monde. Si Eric Da Silva admet le parrainage du livre de Bourdieu, il ne procède pas en sociologue. Il agit en poète, au fil d’une écriture sous la dictée de la pulsion, avec un instinct sûr, ardent, au fil d’une coulée verbale âpre, gorgée de sève, en une langue crue. Du sirop de la rue transvasé sur la scène, sans souci d’ordre littéraire habituel. Ce n’est pas du beau langage. C’est heurté, plébéien, farouche, avec des fusées lyriques au-dessus d’un monde de merde. Il est question d’une fratrie, de la figure envahissante d’une mère, de drogue, d’un flic, d’une fille par tous désirée et partagée. Ce n’est pas une pièce  » bien faite « . On s’en tape, à la fin, des pièces bien faites. Ce qui compte, avec Da Silva et les siens, c’est la vision d’un monde avec tous les moyens du corps, la voix aussi bien, ses modulations, ses raucités, ses cris, calqués sur un texte haletant, propice par ses enjambements à un élan proche d’une danse brute, sexuée sans afféterie. Da Silva, en  » bleu  » de la police, en athlète travesti en femme, donne le la d’une interprétation sans cesse décalée, au cours de laquelle les figures en jeu parlent d’elles-mêmes à la troisième personne, à la fois personnages et didascalies. Cela crée une distance d’un genre nouveau, un type de jeu autre. Dieu sait pourtant que nous sommes rompus aux expérimentations. Moins, ces temps-ci, il est vrai, de repli, de traditions fausses. Da Silva relance la donne d’une recherche qui ne serait pas du jus de cerveau mais collerait au plus près, hors naturalisme, pour sûr, de l’existence de ceux pour qui le théâtre, par essence, ne peut que rester lettre morte. Du coup, aucune commisération, rien de caritatif, pas de pitié. Une vitalité pas tout à fait désespérée – pour trafiquer une expression de Pasolini – habite la longue scène installée suivant un dispositif bifrontal, sur laquelle tout fait théâtre de façon surprenante, à l’aide d’accessoires pauvres manipulés par des mains ironiques, lesquelles pourtant ne singent pas l’intelligence mais travaillent simplement, en bonnes ouvrières du sens. Ce parcours sensible sur la misère est d’abord physique, jamais moral. On le sent néanmoins fraternel, de plain-pied avec les sujets envisagés. Cela semble parfois étiré, broussailleux, en panne de litote puis, en un éclair, ça rebondit en d’exaltantes volte-face. La dernière partie de la représentation, par exemple, qui a trait au sida en rapport avec la drogue, emporte le morceau avec un éclat souverain. Eric Da Silva dit :  » Je veux bien mourir si tout continue : je veux bien arrêter de faire du théâtre si le théâtre continue.  » Qui dit mieux que ce desperado magnifique ?

  • Le plateau comme un ring

La Demande en mariage (reprise) et Stalingrad sont tirées d’une composition en dix parties regroupées sous le titre Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal, dont l’ambition générale est de porter notre attention, c’est à dire nos mains sur la misère, la violence et la rage qui agitent notre société.

  • Dépasser le dégoût de l’homme

Au départ de ce travail, il y a la lecture de La misère du monde de Bourdieu. Cette autopsie de la société, de l’état du monde, m’a donné envie d’écrire des histoires qui mettaient en situation des personnages différents, soit complètement imaginaires, soit en me basant sur des choses que j’avais lues ou dont j’avais entendu parlé.

C’est le cas de La demande en mariage dont j’ai rencontré les personnages, qui sont réels, dans une fiction cinématographique, Henry, portrait d’un serial killer, de John McNaughton. Les personnages de Stalingrad, eux, sont imaginaires. L’action se passe dans le quartier de la place Stalingrad à Paris, dans cet espace adossé au canal de l’Ourcq et au pont qui enjambe la place. J’ai imaginé des situations et des personnages liés à tous les trafics qui s’opèrent dans ce lieu-là, les rapports avec la drogue et avec la police, dans ce lieu-là.

Mais pour que les personnes de La misère du monde deviennent des personnages de théâtre, encore faut-il que le travail de fiction s’effectue, que le travail d’enquête spécifique des artistes se fasse. S’il n’y a pas de forme, rien ne peut exister. Le corps des acteurs ne peut s’appuyer sur rien.

Le théâtre que je veux faire n’est pas un théâtre d’intellectuel. C’est un théâtre qui cherche l’endroit où la parole étouffe, où le corps est empêché d’agir. Si le théâtre contemporain a tant de mal à exister, je crois que c’est à cause de quelque chose de persistant dans la société, de plus en plus, qui est le dégoût de l’homme. Moi, je veux faire du théâtre avec ce dégoût de l’homme, faire un théâtre qui vive avec cette chose dégoûtante, dont on a honte.

Le soir de la première de La demande en mariage – nous ignorions que les modèles de la fiction étaient morts en 2000, l’un du cancer, l’autre du sida – nous nous sommes dit que du fond de leur prison, là-bas, ils avaient peut-être senti quelque chose. Parce que nous avions eu l’impression d’avoir été capables de les affronter, d’avoir pu leur taper sur l’épaule, leur faire la grimace et leur dire : « Ce n’est pas que nous vous comprenions, mais nous avons dépassé notre dégoût, vous ne nous faites plus peur, vous ne nous étouffez plus, vous ne nous empêchez plus de vivre. Vous voilà rangés dans le bestiaire des personnages de théâtre. Nous allons pouvoir vivre avec vous et nous serons peut-être capables de ne plus avoir honte de nous-mêmes, de ne plus fabriquer de la honte. »

Entretenir un rapport de voisinage avec des personnages pareils, sur un long temps de travail, c’est difficile parce que ça oblige à expulser de soi énormément de mauvaise conscience, de remord, de culpabilité. Mais c’est aussi une sorte d’exercice de la liberté qui, le théâtre en est une preuve, est à conquérir en permanence.

Eric Da Silva, 17 décembre 2003
d’après un entretien avec Michèle Raoul-Davis

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