Étiquette : Son

  • Création radiophonique pour Radio France:      Au tribunal de mots.

    Création radiophonique pour Radio France: Au tribunal de mots.

    AU TRIBUNAL DES MOTS

    Pour écouter cliquer sur le lien pour accéder au site de Radio France : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/creation-on-air/au-tribunal-des-mots-8111290

    Stéphane Gombert, artiste cofondateur du Collectif 12, et moi sommes intervenus au Centre Pénitentiaire de Bois-d’Arcy pour 12 séances de trois heures d’écriture sonore. 

    Notre désir était de réaliser un tribunal de mots, c’est-à-dire d’écrire et d’enregistrer avec les détenus et prévenus une fiction sonore issue d’une réflexion sur le langage et son discours. 

    Nous avons beaucoup discuté, discuté à partir des dictionnaires, chanté des prison songs et improvisé des jugements. Je dois dire qu’ils savent très bien le faire et connaissent beaucoup mieux que nous les arcanes judiciaires. Avec leur voix où l’on perçoit, par l’accent ou les tournures de phrase, les quartiers populaires, ils ont mené une réflexion contradictoire de l’intérieur sur la chaîne pénale (Qui ? La banlieue ; Pourquoi ? La violence ; Comment ? La punition).

    Chacun s’est positionné en tant qu’avocat, procureur, partie civile, témoin ou accusé, en improvisant des « audiences publiques, au tribunal d’opinion ». Les mots « banlieue », « violence » et « punition » sont devenus des personnages : Mademoiselle la Banlieue, Monsieur la Violence et Madame Punition. 

    L’émission rend compte de ces audiences fictionnelles.

    Sylvie Gasteau

    Avec Abderrahim, Bilal, Christian, Cédric, Driss, Firat, Cédric, Hamdjata,

  • Le V.F en V.O

    Le V.F en V.O

    Le quartier du Val Fourré est communément désigné à Mantes la jolie comme le V.F.

    Le Val Fourré en Version Originale donc:

    Le val-fourré regroupe une multitude de nationalités, d’origines, et de langues qui pourtant partagent un même territoire de vie.

    Il s’agit dans ce projet qui part d’un recueil de paroles d’interroger le vécu de cette mise en commun puis de rassembler ces voix, leurs multiplicités, leurs différences, leurs musicalités, la singularité de leur rapport à la langue française, dans l’unité d’un projet qui les posent sur des compositions instrumentales hip hop créées pour l’occasion..

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    Un montage vous est proposé à écouter ici dans lequel un ordre à été choisi pour l’enchainement des titres qui sont par ailleurs  construits comme des chansons (ou des raps).  Ce montage ne propose pas l’ensemble des morceaux réalisés que nous considérons comme toujours en cours.

    Compositions musicales : Stéphane Gombert / Ti jean / Possi Hell

    enregistrements: Sylvie Gasteau et Stéphane Gombert

    Merci à l’Union HP (pour pas de justice pas de paix)

  • Entretien avec Charlie Bauer.

    Entretien avec Charlie Bauer.

    Entretien avec Charlie Bauer enregistré lors de sa résidence au Collectif 12 pour le spectacle « c’est ainsi que nous vivions » quelques récits de la Kolyma d’après l’œuvre de Varlam Chalamov dans une mise en scène d’Ariel Cypel.

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    Charlie Bauer est mort le 7 aout  2011;

     

     

    Charlie Bauer, les mains qui tremblent

    09 août 2011 Par Dominique Conil
    © DR

    Il attendait Porte d’Orléans, dans une voiture louée. Je l’ai reconnu, évidemment, la coupe de cheveux, la frange sombre, la moustache. D’abord on a roulé presque en silence, pas de musique à bord. On ne se connaissait pas, en fait. Et pour cause, Charlie Bauer venait de passer 25 ans en prison.

    On ne se connaissait pas mais j’avais appris qu’il avait l’intention de se rendre à un procès, à Colmar, où l’on jugeait les mutins d’Ensisheim. Il comptait des amis parmi ces prisonniers longues peines en révolte, il était libéré depuis peu, on disait que tout ça serait « sous haute tension ». Et si je me souvenais bien de son visage – ces articles, les QHS, Bauer toujours en prison, pendant des années – la police le connaissait encore mieux ; pas plus mal de voyager avec une journaliste.

    Charlie n’avait rien écrit, encore, il n’était pas devenu « bon client » de la télévision, ni conseiller technique au cinéma, il disait – et dira toujours- qu’il était un communiste. Hâbleur et chaleureux sur la route grise qui filait vers l’Est.

    Avant qu’avec le temps il ne retouche sa propre histoire, il racontait que, lui fils de militants juifs, communistes et résistants, gamin de l’Estaque à Marseille, avait commencé voyou. Voyou partageux, certes, mais c’est en prison qu’il avait commencé à réfléchir. On lui avait donné du temps, pour cela : dès 1962 , vingt ans de réclusion pour de simples vols. Forte tête, se battant pour les droits les plus élémentaires des détenus – étudier, entre autres – il se retrouve en QHS ( Quartiers de haute sécurité) . Libéré en 1977, il retombe en 1979, après avoir, entre autres, croisé le chemin de Mesrine.

    Et soudain, sur la route de l’Est, un contrôle de police. Ordinaire, une voiture sur douze, rangez-vous, papiers. Nous y avons eu droit, bien sûr. Lorsque nous sommes repartis, un long silence. Sur le volant, ses mains tremblaient et tremblaient. Ca racontait 25 ans de prison.

    A Colmar, on avait déployé le grand jeu pour les mutins. On faisait passer les accusés entre deux haies de chiens aboyants, qui tiraient sur les laisses. Presque tous étaient jeunes, avec visages marqués : mitard maximum. Les hauts murs, les uniformes et les bottes, dix mètres plus loinles potées de géranium aux fenêtres, les colombages. Un type a reconnu Charlie – un ex de prison lui a dit qu’il devrait laisser tomber, c’était chaud, il allait se retrouver en garde à vue, valait mieux pas.

    © DR

    Il a seulement répondu qu’il avait promis d’être là. Et à l’intérieur, où les mutins entêtés profitaient de cette dernière trouée avant réincarcération pour lire un beau texte sur la nuit pénitentiaire, ses mains ont tremblé. Mais le lendemain, au moment du jugement, il a levé le poing.

    La nuit, dans l’hôtel très géranium , il a commencé à raconter la prison – pas la prison héroïque de combat, celle où tous les matons sont bas du plafond et tous les détenus des rebelles, en tout cas pas seulement, le jour après jour qui détruit, la dépossession, la disparition intérieure. Sans doute était-ce un entrechoc, les amis mutinés et jugés, le contrôle de police, le fait que nous ne nous connaissions pas « en vrai ». Lorsqu’il a dit qu’il faudrait peut-être dormir un peu, il était l’heure de retourner au procès, et nous y sommes allés, après cinq cafés. Comme si nous étions entrés dans le temps prison.

    Le succès de Fractures d’une vie, initialement publié au Seuil, réédité par Argone, les plateaux télé en série, les interviews, il est difficile de résister à cette attention là. Difficile, ensuite, de s’en passer tout à fait. Petit à petit, Charlie Bauer est devenu militant communiste dès six ans, compagnon du FLN plutôt que voyou, et la dernière fois que je l’ai aperçu à la télévision, avec regards ironiques du Grand journal, Mesrine était presque son adjoint, et avec inquiétude, je me suis dit qu’il allait finir par ressembler à Gérard Lanvin[1].

    Oui, mais… Et le mais est plus important. Présent dans les comités de soutien, quitte à les fatiguer des fois, mais là, toujours. Tournant dans les collèges, les lycées, les salles culturelles, pas forcément compris , mais là. En des lieux disgraciés que des tas de gens bien ne visitent jamais. Lisant, partout où il pouvait, La Kolyma de Varlam Chalamov, essence du sujet. Se réaffirmant combattant, révolutionnaire, sans se soucier d’avoir l’air anachronique : on lui pardonne alors la construction de légende car sans doute lui était-elle nécessaire. Il touchait ( je l’apprends en lisant un article de Libération) 134 euros de retraite mensuelle : je ne savais même pas que ça existait, 134 euros de retraite. Y-a t’il dégrèvement pour prise en charge carcérale ?

    Dimanche à Montargis pendant trois quart d’heure les pompiers ont essayé de faire repartir son cœur. En vain.

    De cet homme, il me reste les mains qui tremblent au dessus du volant et du pantalon velours milleraies, la crispation de son visage en voyant un gendarme tordre un bras pour aller plus vite, son embarras face aux jugés – être celui du dehors alors qu’il est encore celui du dedans – son désir d’exister et dire, lui qui avait été si jeune un numéro d’écrou, exaltation souvent, mode de survie.

    La route de l’Est, et la carte Michelin déployée , c’est où ? Les bonbons disposés sur les oreillers de l’hôtel qu’on a dévorés à cinq heures du matin ( C’est du cassis, moi j’ai orange, ouais, au QHS , alors…) en cet instant où il était libéré de la taule, pas encore prisonnier du dehors. Le papier peint était orangé, cette couleur sans doute zen qu’on retrouve dans les couloirs modernisés des prisons. Comme bien d’autres, j’aimerais pouvoir soupirer encore que c’est n’importe quoi, Charlie.

    Les livres:

    Fractures d’une vie, Seuil, puis Argone, 458 pages, 18 €.

    Le redresseur de clous, Cherche-Midi , 334 pages, 19 €

  • Entretien avec le comédien /metteur en scène Rhabia Mroué.

    Entretien avec le comédien /metteur en scène Rhabia Mroué.

    Un entretien avec le comédien/ metteur en scène libanais Rabhia Mroué à Beyrouth, réalisé par Sylvie Gasteau dans le cadre de notre projet « L’inouîe ». Il commence par y lire un de ses textes.

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    Biographie succincte Rhabia Mroué (source Evene)

    Après avoir étudié le théâtre à l’université libanaise de Beyrouth, Rhabia Mroué met en scène ses propres pièces à partir de 1990. Ses dispositifs scéniques se situent au confluent de la performance et du théâtre, sont souvent en prise directe avec la réalité économique et politique de son pays, évoquent ses meurtrissures et ses guerres fratricides, et prennent souvent l’apparence de quasi-documentaires mêlant fiction et réalité.

    Ainsi, dans ‘Make me Stop Smocking‘, vidéos, photos, coupures de journaux et témoignages créent un système complexe de narration grâce auquel l’artiste tente de recomposer les paysages libanais détruits lors des conflits et des guerres. Un autre des grands thèmes communs à tous ses travaux est la manière dont on peut représenter le corps au théâtre.

    Parmi ses créations, qu’il présente en Europe, à Beyrouth, Tunis, Amman ou au,Caire figurent ‘L’ Abat-jour‘ (1990), ‘La Prison de sable‘ (1995), ‘Three Posters‘ (2000), ou encore ‘Biokhraphia‘ (2002 et 2008) et ‘L’ Homme d’hier‘ (2008), en collaboration avec Tiogo Rodrigues et Tony Chakar. En tant qu’acteur, Rabih Mroué a joué au cinéma dans ‘Beyrouth fantôme‘ (1998) de Ghassan Salhab, ‘A Perfect Day‘ (2005) ou ‘Je veux voir‘ de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (2007) entre autres…

     

  • Entretien avec le comédien Nar Sene

    Entretien avec le comédien Nar Sene

    Entretien réalisé par Sylvie Gasteau dans le cadre de notre projet  » l’inouïe ». Le cinéma comme fil, la forêt en toile de fond et des saveurs de la langue française par une voix sénégalaise.

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    Nar Sene par le photographe Julien Girardot

    Filmographie Acteur

    1966 La Noire de… de Ousmane Sembene

    1974 Cannabis de Momar Thiam

    1974 Le bracelet de bronze de Tidiane Aw

    1974 L’option de Thierno Faty Sow

    1984 j’ai rencontré le père Noëlde Christian Gion

    1988 NE RÉVEILLEZ PAS UN FLIC QUI DORT de José Pinheiro

    1989 JOYEUX NOËL, BONNE ANNÉE de Luigi Comencini

    1993 LES BRAQUEUSES de Jean-Paul Salomé

    1994 Elisa de Jean Becker

    2001 Le Prix du pardonde Mansour Sora Wade

    2001 LES FILLES, PERSONNE S’EN Méfie de Charlotte Silvera

     

    Filmographie Scénariste

    2001 Le Prix du pardon de Mansour Sora Wade

  • —-« STALINGRAD »—- —-d’Eric da Silva—- Emballage Théâtre. Premier mouvement.

    —-« STALINGRAD »—- —-d’Eric da Silva—- Emballage Théâtre. Premier mouvement.

    Texte et mise en scène Eric Da Silva

    Avec Xavier Tchili , Eric da Silva , Frédéric Fachéna ,  M’Bembo , Véronique Prune

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    Création sonore et vidéo: Stéphane Gombert

    Création lumières : Julia Grand

    CDN de Gennevilliers, La gare mondiale à Bergerac, le TNT-Manufacture de Chaussures à Bordeaux
    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels/ Revue Mouvement


    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

    BRÈVE / NOTICE
    Cruautés ordinaires
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
    Eric DA SILVA

    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.
    BRÈVE / NOTICE
    Cruautés ordinaires
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
    Eric DA SILVA

    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

    Bruno Tackels
    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 /
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    La chronique théâtrale de Jean-Pierre Léonardini L’humanité

    On s’emballe pour l’Emballage

    Avec Stalingrad, Eric Da Silva et sa bande de l’Emballage Théâtre (Frédéric Fachéna, Véronique Prune, Mbembo, Tchili) frappent un grand coup (1). Cela fait diptyque avec la Demande en mariage, jouée en alternance, dont nous avions souligné, lors de sa création en 2002, la force de conviction et la forme insolite. Stalingrad, c’est l’histoire d’une bataille, certes, mais pas celle des livres d’histoire, celle qui se livre non loin du métro du même nom, dans une poche de ressac de ce quartier de Paris où clapote la Misère du monde. Si Eric Da Silva admet le parrainage du livre de Bourdieu, il ne procède pas en sociologue. Il agit en poète, au fil d’une écriture sous la dictée de la pulsion, avec un instinct sûr, ardent, au fil d’une coulée verbale âpre, gorgée de sève, en une langue crue. Du sirop de la rue transvasé sur la scène, sans souci d’ordre littéraire habituel. Ce n’est pas du beau langage. C’est heurté, plébéien, farouche, avec des fusées lyriques au-dessus d’un monde de merde. Il est question d’une fratrie, de la figure envahissante d’une mère, de drogue, d’un flic, d’une fille par tous désirée et partagée. Ce n’est pas une pièce  » bien faite « . On s’en tape, à la fin, des pièces bien faites. Ce qui compte, avec Da Silva et les siens, c’est la vision d’un monde avec tous les moyens du corps, la voix aussi bien, ses modulations, ses raucités, ses cris, calqués sur un texte haletant, propice par ses enjambements à un élan proche d’une danse brute, sexuée sans afféterie. Da Silva, en  » bleu  » de la police, en athlète travesti en femme, donne le la d’une interprétation sans cesse décalée, au cours de laquelle les figures en jeu parlent d’elles-mêmes à la troisième personne, à la fois personnages et didascalies. Cela crée une distance d’un genre nouveau, un type de jeu autre. Dieu sait pourtant que nous sommes rompus aux expérimentations. Moins, ces temps-ci, il est vrai, de repli, de traditions fausses. Da Silva relance la donne d’une recherche qui ne serait pas du jus de cerveau mais collerait au plus près, hors naturalisme, pour sûr, de l’existence de ceux pour qui le théâtre, par essence, ne peut que rester lettre morte. Du coup, aucune commisération, rien de caritatif, pas de pitié. Une vitalité pas tout à fait désespérée – pour trafiquer une expression de Pasolini – habite la longue scène installée suivant un dispositif bifrontal, sur laquelle tout fait théâtre de façon surprenante, à l’aide d’accessoires pauvres manipulés par des mains ironiques, lesquelles pourtant ne singent pas l’intelligence mais travaillent simplement, en bonnes ouvrières du sens. Ce parcours sensible sur la misère est d’abord physique, jamais moral. On le sent néanmoins fraternel, de plain-pied avec les sujets envisagés. Cela semble parfois étiré, broussailleux, en panne de litote puis, en un éclair, ça rebondit en d’exaltantes volte-face. La dernière partie de la représentation, par exemple, qui a trait au sida en rapport avec la drogue, emporte le morceau avec un éclat souverain. Eric Da Silva dit :  » Je veux bien mourir si tout continue : je veux bien arrêter de faire du théâtre si le théâtre continue.  » Qui dit mieux que ce desperado magnifique ?

    • Le plateau comme un ring

    La Demande en mariage (reprise) et Stalingrad sont tirées d’une composition en dix parties regroupées sous le titre Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal, dont l’ambition générale est de porter notre attention, c’est à dire nos mains sur la misère, la violence et la rage qui agitent notre société.

    • Dépasser le dégoût de l’homme

    Au départ de ce travail, il y a la lecture de La misère du monde de Bourdieu. Cette autopsie de la société, de l’état du monde, m’a donné envie d’écrire des histoires qui mettaient en situation des personnages différents, soit complètement imaginaires, soit en me basant sur des choses que j’avais lues ou dont j’avais entendu parlé.

    C’est le cas de La demande en mariage dont j’ai rencontré les personnages, qui sont réels, dans une fiction cinématographique, Henry, portrait d’un serial killer, de John McNaughton. Les personnages de Stalingrad, eux, sont imaginaires. L’action se passe dans le quartier de la place Stalingrad à Paris, dans cet espace adossé au canal de l’Ourcq et au pont qui enjambe la place. J’ai imaginé des situations et des personnages liés à tous les trafics qui s’opèrent dans ce lieu-là, les rapports avec la drogue et avec la police, dans ce lieu-là.

    Mais pour que les personnes de La misère du monde deviennent des personnages de théâtre, encore faut-il que le travail de fiction s’effectue, que le travail d’enquête spécifique des artistes se fasse. S’il n’y a pas de forme, rien ne peut exister. Le corps des acteurs ne peut s’appuyer sur rien.

    Le théâtre que je veux faire n’est pas un théâtre d’intellectuel. C’est un théâtre qui cherche l’endroit où la parole étouffe, où le corps est empêché d’agir. Si le théâtre contemporain a tant de mal à exister, je crois que c’est à cause de quelque chose de persistant dans la société, de plus en plus, qui est le dégoût de l’homme. Moi, je veux faire du théâtre avec ce dégoût de l’homme, faire un théâtre qui vive avec cette chose dégoûtante, dont on a honte.

    Le soir de la première de La demande en mariage – nous ignorions que les modèles de la fiction étaient morts en 2000, l’un du cancer, l’autre du sida – nous nous sommes dit que du fond de leur prison, là-bas, ils avaient peut-être senti quelque chose. Parce que nous avions eu l’impression d’avoir été capables de les affronter, d’avoir pu leur taper sur l’épaule, leur faire la grimace et leur dire : « Ce n’est pas que nous vous comprenions, mais nous avons dépassé notre dégoût, vous ne nous faites plus peur, vous ne nous étouffez plus, vous ne nous empêchez plus de vivre. Vous voilà rangés dans le bestiaire des personnages de théâtre. Nous allons pouvoir vivre avec vous et nous serons peut-être capables de ne plus avoir honte de nous-mêmes, de ne plus fabriquer de la honte. »

    Entretenir un rapport de voisinage avec des personnages pareils, sur un long temps de travail, c’est difficile parce que ça oblige à expulser de soi énormément de mauvaise conscience, de remord, de culpabilité. Mais c’est aussi une sorte d’exercice de la liberté qui, le théâtre en est une preuve, est à conquérir en permanence.

    Eric Da Silva, 17 décembre 2003
    d’après un entretien avec Michèle Raoul-Davis

  • —-« STALINGRAD »—- —-d’Eric da Silva—- Emballage Théâtre. Troisième mouvement

    —-« STALINGRAD »—- —-d’Eric da Silva—- Emballage Théâtre. Troisième mouvement

    Texte et mise en scène Eric Da Silva

    Avec Xavier Tchili , Eric da Silva , Frédéric Fachéna ,  M’Bembo , Véronique Prune

    [soundcloud url= »http://api.soundcloud.com/tracks/59686234?secret_token=s-D0Ues » params= »auto_play=false&show_artwork=false&color=ff0020″ width= »100% » height= »166″ iframe= »true » /]

    Création sonore et vidéo: Stéphane Gombert

    Création lumières : Julia Grand

    CDN de Gennevilliers, La gare mondiale à Bergerac, le TNT-Manufacture de Chaussures à Bordeaux
    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels/ Revue Mouvement


    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

    BRÈVE / NOTICE
    Cruautés ordinaires
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
    Eric DA SILVA

    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.
    BRÈVE / NOTICE
    Cruautés ordinaires
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
    Eric DA SILVA

    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

    Bruno Tackels
    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 /
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    La chronique théâtrale de Jean-Pierre Léonardini L’humanité

    On s’emballe pour l’Emballage

    Avec Stalingrad, Eric Da Silva et sa bande de l’Emballage Théâtre (Frédéric Fachéna, Véronique Prune, Mbembo, Tchili) frappent un grand coup (1). Cela fait diptyque avec la Demande en mariage, jouée en alternance, dont nous avions souligné, lors de sa création en 2002, la force de conviction et la forme insolite. Stalingrad, c’est l’histoire d’une bataille, certes, mais pas celle des livres d’histoire, celle qui se livre non loin du métro du même nom, dans une poche de ressac de ce quartier de Paris où clapote la Misère du monde. Si Eric Da Silva admet le parrainage du livre de Bourdieu, il ne procède pas en sociologue. Il agit en poète, au fil d’une écriture sous la dictée de la pulsion, avec un instinct sûr, ardent, au fil d’une coulée verbale âpre, gorgée de sève, en une langue crue. Du sirop de la rue transvasé sur la scène, sans souci d’ordre littéraire habituel. Ce n’est pas du beau langage. C’est heurté, plébéien, farouche, avec des fusées lyriques au-dessus d’un monde de merde. Il est question d’une fratrie, de la figure envahissante d’une mère, de drogue, d’un flic, d’une fille par tous désirée et partagée. Ce n’est pas une pièce  » bien faite « . On s’en tape, à la fin, des pièces bien faites. Ce qui compte, avec Da Silva et les siens, c’est la vision d’un monde avec tous les moyens du corps, la voix aussi bien, ses modulations, ses raucités, ses cris, calqués sur un texte haletant, propice par ses enjambements à un élan proche d’une danse brute, sexuée sans afféterie. Da Silva, en  » bleu  » de la police, en athlète travesti en femme, donne le la d’une interprétation sans cesse décalée, au cours de laquelle les figures en jeu parlent d’elles-mêmes à la troisième personne, à la fois personnages et didascalies. Cela crée une distance d’un genre nouveau, un type de jeu autre. Dieu sait pourtant que nous sommes rompus aux expérimentations. Moins, ces temps-ci, il est vrai, de repli, de traditions fausses. Da Silva relance la donne d’une recherche qui ne serait pas du jus de cerveau mais collerait au plus près, hors naturalisme, pour sûr, de l’existence de ceux pour qui le théâtre, par essence, ne peut que rester lettre morte. Du coup, aucune commisération, rien de caritatif, pas de pitié. Une vitalité pas tout à fait désespérée – pour trafiquer une expression de Pasolini – habite la longue scène installée suivant un dispositif bifrontal, sur laquelle tout fait théâtre de façon surprenante, à l’aide d’accessoires pauvres manipulés par des mains ironiques, lesquelles pourtant ne singent pas l’intelligence mais travaillent simplement, en bonnes ouvrières du sens. Ce parcours sensible sur la misère est d’abord physique, jamais moral. On le sent néanmoins fraternel, de plain-pied avec les sujets envisagés. Cela semble parfois étiré, broussailleux, en panne de litote puis, en un éclair, ça rebondit en d’exaltantes volte-face. La dernière partie de la représentation, par exemple, qui a trait au sida en rapport avec la drogue, emporte le morceau avec un éclat souverain. Eric Da Silva dit :  » Je veux bien mourir si tout continue : je veux bien arrêter de faire du théâtre si le théâtre continue.  » Qui dit mieux que ce desperado magnifique ?

    • Le plateau comme un ring

    La Demande en mariage (reprise) et Stalingrad sont tirées d’une composition en dix parties regroupées sous le titre Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal, dont l’ambition générale est de porter notre attention, c’est à dire nos mains sur la misère, la violence et la rage qui agitent notre société.

    • Dépasser le dégoût de l’homme

    Au départ de ce travail, il y a la lecture de La misère du monde de Bourdieu. Cette autopsie de la société, de l’état du monde, m’a donné envie d’écrire des histoires qui mettaient en situation des personnages différents, soit complètement imaginaires, soit en me basant sur des choses que j’avais lues ou dont j’avais entendu parlé.

    C’est le cas de La demande en mariage dont j’ai rencontré les personnages, qui sont réels, dans une fiction cinématographique, Henry, portrait d’un serial killer, de John McNaughton. Les personnages de Stalingrad, eux, sont imaginaires. L’action se passe dans le quartier de la place Stalingrad à Paris, dans cet espace adossé au canal de l’Ourcq et au pont qui enjambe la place. J’ai imaginé des situations et des personnages liés à tous les trafics qui s’opèrent dans ce lieu-là, les rapports avec la drogue et avec la police, dans ce lieu-là.

    Mais pour que les personnes de La misère du monde deviennent des personnages de théâtre, encore faut-il que le travail de fiction s’effectue, que le travail d’enquête spécifique des artistes se fasse. S’il n’y a pas de forme, rien ne peut exister. Le corps des acteurs ne peut s’appuyer sur rien.

    Le théâtre que je veux faire n’est pas un théâtre d’intellectuel. C’est un théâtre qui cherche l’endroit où la parole étouffe, où le corps est empêché d’agir. Si le théâtre contemporain a tant de mal à exister, je crois que c’est à cause de quelque chose de persistant dans la société, de plus en plus, qui est le dégoût de l’homme. Moi, je veux faire du théâtre avec ce dégoût de l’homme, faire un théâtre qui vive avec cette chose dégoûtante, dont on a honte.

    Le soir de la première de La demande en mariage – nous ignorions que les modèles de la fiction étaient morts en 2000, l’un du cancer, l’autre du sida – nous nous sommes dit que du fond de leur prison, là-bas, ils avaient peut-être senti quelque chose. Parce que nous avions eu l’impression d’avoir été capables de les affronter, d’avoir pu leur taper sur l’épaule, leur faire la grimace et leur dire : « Ce n’est pas que nous vous comprenions, mais nous avons dépassé notre dégoût, vous ne nous faites plus peur, vous ne nous étouffez plus, vous ne nous empêchez plus de vivre. Vous voilà rangés dans le bestiaire des personnages de théâtre. Nous allons pouvoir vivre avec vous et nous serons peut-être capables de ne plus avoir honte de nous-mêmes, de ne plus fabriquer de la honte. »

    Entretenir un rapport de voisinage avec des personnages pareils, sur un long temps de travail, c’est difficile parce que ça oblige à expulser de soi énormément de mauvaise conscience, de remord, de culpabilité. Mais c’est aussi une sorte d’exercice de la liberté qui, le théâtre en est une preuve, est à conquérir en permanence.

    Eric Da Silva, 17 décembre 2003
    d’après un entretien avec Michèle Raoul-Davis

  • —-« STALINGRAD »—- —-d’Eric da Silva—-  Emballage Thèâtre. quatrième mouvement

    —-« STALINGRAD »—- —-d’Eric da Silva—- Emballage Thèâtre. quatrième mouvement

    Texte et mise en scène Eric Da Silva

    Avec Xavier Tchili , Eric da Silva , Frédéric Fachéna ,  M’Bembo , Véronique Prune

    Création sonore et vidéo: Stéphane Gombert

    Création lumières : Julia Grand

    CDN de Gennevilliers, La gare mondiale à Bergerac, le TNT-Manufacture de Chaussures à Bordeaux

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    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels/ Revue Mouvement


    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

    BRÈVE / NOTICE
    Cruautés ordinaires
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
    Eric DA SILVA

    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.
    BRÈVE / NOTICE
    Cruautés ordinaires
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.
    Eric DA SILVA

    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 // 6536 signes

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    Cruautés ordinaires. Par Bruno Tackels
    Après dix ans de silence, l’Emballage Théâtre revient sur les plateaux.

    Des petites misères quotidiennes au monstrueux gore, la violence qui s’exprime dans la langue et sur la scène de l’auteur et metteur en scène Eric Da Silva réactive les vertus de la catharsis.

    « Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal ». En 1994, quand l’Emballage Théâtre commence à déployer le projet scellé dans cette phrase intrigante, La Misère du Monde fait rage. Prêts à l’emploi, les témoignages percutants recueillis par Bourdieu et son équipe envahissent les scènes. Bien souvent sans aucune distance théâtrale, la misère s’expose brut de décoffrage et contribue à construire le discours déculpabilisant « la culture vecteur de lutte contre la fracture sociale ». C’est le moment où Gabily répond rageusement avec ses Gibiers du temps. Même posture de défiance de la part de l’Emballage Théâtre : justement parce qu’il doit prendre en charge la misère du monde, le théâtre ne peut capituler en s’interdisant de faire son travail de mise en fiction. Eric Da Silva (d)écrit donc la misère dans tous ses états, localisée dans le quartier parisien des crackés de Stalingrad : deal, prostitution, petites trahisons, shoot, infanticides, coucheries, tromperies, descentes, délires et destructions programmées. Tout part d’une famille très ordinaire qui s’expose sur le grand parquet d’un bal qui tourne triste, une famille qui s’enfonce dans les petites sauvageries du quotidien, où sourdent secrètement les dérives les plus follement meurtrières. Pas de drame, pas d’affect dans ces dialogues très construits, parfaitement maîtrisés, où chaque déraillement semble parfaitement étudié par ceux qui les vivent. Des scènes très simples qui n’illustrent jamais des images pourtant très typées dans l’imaginaire collectif, sauvées par un monde forain et son cortège d’accessoires, de masques et d’objets de pacotilles. Un monde où l’on ne juge pas, sans morale aucune, parfaitement idiot, sans l’ombre d’un relent tchekhovien. Une parfaite machine à broyer, portée par des acteurs pleins de leur chair, ludiques et batailleurs, qui évitent tous les pièges du réalisme, nombreux, qui menacent ce type de scènes.

    Comme des fourmis qu’on écartèle
    Et l’on repense à la Demande en Mariage, où la lunette grossit le trait de l’ordinaire jusqu’au monstrueux. Ici le gore devient roi, l’obscène et le mauvais goût à vue, comme la clé qui éclaire toutes les scènes précédentes. Pas de morale. Maintenant le plateau de bois ressemble à un grenier. Le grenier où les enfants jouent à construire un royaume, loin de la surveillance et de la loi des hommes. Ils sont essentiellement trois. Le frère, la sœur et l’autre, l’étranger, l’amant. Ils jouent ensemble toutes les compositions que le désir rend possibles. Ils n’excluent rien, n’ont peur d’aucune vérité et passent à l’acte aussi tranquillement qu’on écartèle une fourmi, excités par des gesticulations de pattes à moitié découpées. C’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la vraie vie, celle des adultes. Ils découpent des hommes.
    Le frère découpe son propre amant, pendant que celui-ci lui dit son amour pour lui. Ce geste ultime enclenche un mouvement de paroles inédites, un flux continu qui donne voix et corps à la monstruosité enfouie, si ordinaire. C’est d’ailleurs du sol, du plateau de bois, que surgissent diaboliquement des centaines de situations inouïes, au sens littéral de ce mot. Comme si les mots eux-mêmes levaient des trappes et faisaient apparaître, concrètement, la situation évoquée, chaises, table, ascenseur, cheval, armure, épée, lit ou cercueil. Plus ils parlent, plus la scène livre ses secrets, comme un coffre magique capable de toutes les métamorphoses. Ce qui trouble, dans ce monde d’horreurs sans limite, c’est la douceur qui s’en dégage, la tendresse qui se noue, et se dénoue. Les corps qui (se) racontent sont libres, comme dégagés de tout code, suspendus hors la loi.
    Avec la Demande en mariage, c’est la Noce chez les petits bourgeois de Brecht, mais à l’envers. Ici, on ne cache rien, tout sort, tout se montre, et du coup la violence se trouve désamorcée, lavée de toute haine et de tout mépris. Ou comment retrouver les bienfaits aristotéliciens de la catharsis. Eric Da Silva signe là un spectacle puissant, gorgé d’une écriture charnelle, qu’on aimerait voir plus souvent versée sur les scènes.

    L’histoire de l’Emballage Théâtre est édifiante. Après dix années de théâtre flamboyant et largement plébiscité dans les années quatre-vingt (on se souvient d’instants mémorables, avec Tombeau pour 500 000 soldats, ou Trölius et Cressida de Shakespeare), Éric Da Silva et ses compagnons de route prennent un tournant décisif. L’expérimentation de la scène passe dorénavant par la nécessité de sa propre écriture théâtrale. Les soutiens s’espacent, la presse se tait, la subvention disparaît. Dix ans plus tard, c’est la renaissance. Un petit miracle qui tient au soutien fidèle de quelques indéfectibles. L’équipe du Melchior Théâtre, basé à la « Gare Mondiale » de Bergerac, le T.N.T. à Bordeaux, dirigé par Éric Chevance, où l’Emballage sort d’une résidence fructueuse qui accouche de Stalingrad, et Bernard Sobel, fidèle parmi les fidèles, qui avait déjà accueilli le premier spectacle en 1984 dans le cadre de « Scènes Libres ». Deux jours avant de boucler sa saison 2001-2002, l’inclassable directeur du Centre Dramatique de Gennevilliers propose à l’Emballage de remonter sur le pont théâtral, et leur trouve in extremis un créneau de dix jours en bout de saison pour présenter la Demande en mariage, l’une des dix facettes d’une œuvre au long cours qu’Éric Da Silva façonne depuis ces années de silence, avec pour titre générique cette phrase qui sonne comme un viatique : Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal. Et comme il a de la suite dans les idées, Sobel les accueille à nouveau en ce mois d’avril, pour les cinq nouvelles parties créées à Bordeaux (Stalingrad), et reprises certains jours en intégrale avec la Demande en mariage. Six heures de spectacle pour un voyage encore inachevé. On attend que d’autres lieux ouvrent leurs portes pour les quatre dernières parties du « déiptique », et que l’Emballage retrouve une subvention largement méritée.

    Bruno Tackels
    source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/03/2004 /
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    La chronique théâtrale de Jean-Pierre Léonardini L’humanité

    On s’emballe pour l’Emballage

    Avec Stalingrad, Eric Da Silva et sa bande de l’Emballage Théâtre (Frédéric Fachéna, Véronique Prune, Mbembo, Tchili) frappent un grand coup (1). Cela fait diptyque avec la Demande en mariage, jouée en alternance, dont nous avions souligné, lors de sa création en 2002, la force de conviction et la forme insolite. Stalingrad, c’est l’histoire d’une bataille, certes, mais pas celle des livres d’histoire, celle qui se livre non loin du métro du même nom, dans une poche de ressac de ce quartier de Paris où clapote la Misère du monde. Si Eric Da Silva admet le parrainage du livre de Bourdieu, il ne procède pas en sociologue. Il agit en poète, au fil d’une écriture sous la dictée de la pulsion, avec un instinct sûr, ardent, au fil d’une coulée verbale âpre, gorgée de sève, en une langue crue. Du sirop de la rue transvasé sur la scène, sans souci d’ordre littéraire habituel. Ce n’est pas du beau langage. C’est heurté, plébéien, farouche, avec des fusées lyriques au-dessus d’un monde de merde. Il est question d’une fratrie, de la figure envahissante d’une mère, de drogue, d’un flic, d’une fille par tous désirée et partagée. Ce n’est pas une pièce  » bien faite « . On s’en tape, à la fin, des pièces bien faites. Ce qui compte, avec Da Silva et les siens, c’est la vision d’un monde avec tous les moyens du corps, la voix aussi bien, ses modulations, ses raucités, ses cris, calqués sur un texte haletant, propice par ses enjambements à un élan proche d’une danse brute, sexuée sans afféterie. Da Silva, en  » bleu  » de la police, en athlète travesti en femme, donne le la d’une interprétation sans cesse décalée, au cours de laquelle les figures en jeu parlent d’elles-mêmes à la troisième personne, à la fois personnages et didascalies. Cela crée une distance d’un genre nouveau, un type de jeu autre. Dieu sait pourtant que nous sommes rompus aux expérimentations. Moins, ces temps-ci, il est vrai, de repli, de traditions fausses. Da Silva relance la donne d’une recherche qui ne serait pas du jus de cerveau mais collerait au plus près, hors naturalisme, pour sûr, de l’existence de ceux pour qui le théâtre, par essence, ne peut que rester lettre morte. Du coup, aucune commisération, rien de caritatif, pas de pitié. Une vitalité pas tout à fait désespérée – pour trafiquer une expression de Pasolini – habite la longue scène installée suivant un dispositif bifrontal, sur laquelle tout fait théâtre de façon surprenante, à l’aide d’accessoires pauvres manipulés par des mains ironiques, lesquelles pourtant ne singent pas l’intelligence mais travaillent simplement, en bonnes ouvrières du sens. Ce parcours sensible sur la misère est d’abord physique, jamais moral. On le sent néanmoins fraternel, de plain-pied avec les sujets envisagés. Cela semble parfois étiré, broussailleux, en panne de litote puis, en un éclair, ça rebondit en d’exaltantes volte-face. La dernière partie de la représentation, par exemple, qui a trait au sida en rapport avec la drogue, emporte le morceau avec un éclat souverain. Eric Da Silva dit :  » Je veux bien mourir si tout continue : je veux bien arrêter de faire du théâtre si le théâtre continue.  » Qui dit mieux que ce desperado magnifique ?

    • Le plateau comme un ring

    La Demande en mariage (reprise) et Stalingrad sont tirées d’une composition en dix parties regroupées sous le titre Je ne pourrais pas vivre si je croyais que je faisais du mal, dont l’ambition générale est de porter notre attention, c’est à dire nos mains sur la misère, la violence et la rage qui agitent notre société.

    • Dépasser le dégoût de l’homme

    Au départ de ce travail, il y a la lecture de La misère du monde de Bourdieu. Cette autopsie de la société, de l’état du monde, m’a donné envie d’écrire des histoires qui mettaient en situation des personnages différents, soit complètement imaginaires, soit en me basant sur des choses que j’avais lues ou dont j’avais entendu parlé.

    C’est le cas de La demande en mariage dont j’ai rencontré les personnages, qui sont réels, dans une fiction cinématographique, Henry, portrait d’un serial killer, de John McNaughton. Les personnages de Stalingrad, eux, sont imaginaires. L’action se passe dans le quartier de la place Stalingrad à Paris, dans cet espace adossé au canal de l’Ourcq et au pont qui enjambe la place. J’ai imaginé des situations et des personnages liés à tous les trafics qui s’opèrent dans ce lieu-là, les rapports avec la drogue et avec la police, dans ce lieu-là.

    Mais pour que les personnes de La misère du monde deviennent des personnages de théâtre, encore faut-il que le travail de fiction s’effectue, que le travail d’enquête spécifique des artistes se fasse. S’il n’y a pas de forme, rien ne peut exister. Le corps des acteurs ne peut s’appuyer sur rien.

    Le théâtre que je veux faire n’est pas un théâtre d’intellectuel. C’est un théâtre qui cherche l’endroit où la parole étouffe, où le corps est empêché d’agir. Si le théâtre contemporain a tant de mal à exister, je crois que c’est à cause de quelque chose de persistant dans la société, de plus en plus, qui est le dégoût de l’homme. Moi, je veux faire du théâtre avec ce dégoût de l’homme, faire un théâtre qui vive avec cette chose dégoûtante, dont on a honte.

    Le soir de la première de La demande en mariage – nous ignorions que les modèles de la fiction étaient morts en 2000, l’un du cancer, l’autre du sida – nous nous sommes dit que du fond de leur prison, là-bas, ils avaient peut-être senti quelque chose. Parce que nous avions eu l’impression d’avoir été capables de les affronter, d’avoir pu leur taper sur l’épaule, leur faire la grimace et leur dire : « Ce n’est pas que nous vous comprenions, mais nous avons dépassé notre dégoût, vous ne nous faites plus peur, vous ne nous étouffez plus, vous ne nous empêchez plus de vivre. Vous voilà rangés dans le bestiaire des personnages de théâtre. Nous allons pouvoir vivre avec vous et nous serons peut-être capables de ne plus avoir honte de nous-mêmes, de ne plus fabriquer de la honte. »

    Entretenir un rapport de voisinage avec des personnages pareils, sur un long temps de travail, c’est difficile parce que ça oblige à expulser de soi énormément de mauvaise conscience, de remord, de culpabilité. Mais c’est aussi une sorte d’exercice de la liberté qui, le théâtre en est une preuve, est à conquérir en permanence.

    Eric Da Silva, 17 décembre 2003
    d’après un entretien avec Michèle Raoul-Davis

  • ___CHANT D’AMOUR___ Mise en voix et en musique d’une traversée du premier roman de Jean Genet  » Notre dame des fleurs ».

    ___CHANT D’AMOUR___ Mise en voix et en musique d’une traversée du premier roman de Jean Genet  » Notre dame des fleurs ».

    Mise en voix et en musique d’une traversée du premier roman de Jean Genet  » Notre dame des fleurs ». A servi de base au spectacle « Chant d’amour » réalisé avec le danseur chorégraphe Radhouane El Meddeb . Le spectacle créé en décembre 2010 n’a pu tourner faute d’autorisation de l ‘ayant droit de Jean Genet.  Réalisation et voix Stéphane Gombert. A écouter ici… [soundcloud url= »http://api.soundcloud.com/tracks/52632044″ iframe= »true » /]

    Le premier roman de Jean Genet « NOTRE DAME DES FLEURS »  fut écrit en cellule sans volonté de publication est donc àl’origine non destinée à une oreille extérieure. On y rencontre une écriture de soi, pour soi, qui creuse l’intime sans les réserves mondaines de la pudeur. Dans ce texte qui laisse entendre une voix intérieure faite d’allers-retours entre l’enfermement, et les vagabondages du phantasme érotique, la compagnie de SOI découvre des correspondances avec ses propositions chorégraphiques épurées.

     Que devient un corps enfermé dans un espace clos ?

    Comment vit- il l’obligation d’être exposé au regard ( du maton ou du spectateur) ?

    Cela modifie t’il le rapport au temps ? À sa pensée ?

    A qui parle t’il ?

     Conception Radhouane El Meddeb et Stéphane Gombert

    interprétation Radhouane El Meddeb et Lucas Hanza Manganelli

    Voix, musique, et sonographie  Stéphane Gombert

    Scénographie Annie Tolleter

    Lumières : Maryse Gautier

    Production : La Compagnie de SOI – Coproduction : Collectif 12

    Avec le soutien à la résidence chorégraphique de la DRAC Ile de France

    Avec le soutien du Théâtre Babel à Beyrouth, et le Centre Culturel Français au Liban

    http://lacompagniedesoi.com/

     

  • ____ La composition comme explication ____ Gertrude Stein / le T.O.C

    ____ La composition comme explication ____ Gertrude Stein / le T.O.C

    — LA COMPOSITION COMME EXPLICATION —
    De Gertrude Stein / Adaptation Le T.O.C. / Mise en scène Mirabelle Rousseau / Son Stéphane Gombert / Voix: Estelle Lesage

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    Commencer recommencer sans cesse expliquer le temps et la composition sont des choses naturelles. Il est à présent acquis que tout est semblable sauf la composition et le temps de la composition et le temps dans la composition. Tout est semblable sauf la composition et comme la composition est différente et le sera toujours tout n’est pas semblable. Tout n’est pas semblable puisque le temps ou la composition et le temps dans la composition sont différents. La composition est différente, cela est certain.
    Gertrude Stein, La composition comme explication.

    Production : Le T.O.C., Collectif 12 de Mantes la Jolie, la DMDTS via l’aide au compagnonnage. Représentations au Théâtre Koltès de l’université Paris X Nanterre, dans le cadre de la rétrospective du T.O.C. (mars 2010), au Théâtre National de la Colline, Paris, Colloque sur la performance (janvier 2008), au Théâtre Antoine Vitez, Université d’Aix-en-Provence (janvier 2007), au Musée d’Art Contemporain du Val de Marne, Vitry sur Seine (juillet 2006), à Naxos Bobine, Paris (novembre 2005 et décembre 2006), au Concours de l’Institut Nomade, CNSAD, Paris (septembre 2005) et au Festival Jeunes zé jolie, Collectif 12, Mantes la jolie (décembre 2005, l’Espace 40 de La Manufacture, Avignon ).